Des fragments immatériels
Cette démarche s'ancre dans l'invisible, dans les spectres laissés derrière et devant nous, dans les mémoires portées ou mises sous silence par ces présences. Elle explore ce qui persiste, malgré l'oubli, à partir des fragments d'une transmission interrompue.
Les mémoires de l'invisible rassemblent tous ces fragments immatériels : une eau qui traverse les générations, un sucre qui protège, des gestes qui persistent malgré l'oubli des mots ou des lieux qui les accompagnaient.
La notion de « mémoires de l'invisible » désigne ce qui transmet en dehors des récits officiels : traces, présences, affects, silences. Ces mémoires ne sont ni documentables ni linéaires. Elles opèrent sur plusieurs registres simultanés. Le premier est politique : ces mémoires sont invisibilisées car supprimées ou effacées par la colonisation, l'exil ou l'assimilation. Le second est sensoriel : c'est le canal par lequel les transmissions passent, par les odeurs, les gestes, les voix que les archives officielles ne peuvent pas capturer. Le troisième est cosmologique : les présences, les esprits qui habitent les lieux, les ancêtres et les divinités qui peuplent la cosmologie amazighe de façon immatérielle.
C'est depuis cette bouteille remplie d'eau, depuis ces gestes répétés que j'ai commencé à comprendre que certaines entités habitent des seuils, ni pleinement visibles ni totalement absentes. Dans la mythologie amazighe, on les appelle les ifren — ni pleinement vivantes, ni complètement mortes, iels révèlent une cosmologie où cohabitent humain·es et non-humain·es, sans hiérarchie. Ces figures mythologiques, marginalisées ou effacées par les récits dominants, portent une autre manière de penser le vivant, l'invisible et la mémoire.
Il ne s'agit pas de reconstituer une mythologie originelle, mais d'activer des relations contemporaines avec ses fragments, consciente des manques, des distances et des reconstructions imaginaires que cela implique.
Cette méthodologie revendique une part d'intuition, d'incertitudes et de tâtonnements, considérés comme des outils critiques. Le doute devient méthode et l'invisible, espace d'investigation.
Ce que ces pages cherchent à faire circuler n'est pas une histoire close — c'est une tentative, un geste vers ce qui n'a pas encore tout à fait de nom.
Extrait de Mémoires de l'invisible : créer depuis le manque, Anysia Nefissi, publication auto-éditée, 2026